Art & Artisanat

La construction navale traditionnelle en Normandie

De la Mora de Guillaume le Conquérant aux bisquines de Granville, du Clos aux Galées de Rouen aux chantiers de Saint-Vaast : l'artisanat maritime normand, inscrit au patrimoine culturel immatériel.

La bisquine La Granvillaise sous voiles
Normandie Tourisme / Tourinsoft

Une histoire millénaire liée aux grands événements normands

Depuis des siècles, les côtes normandes résonnent du bruit des marteaux et des scies. Dès le Moyen Âge, les chantiers de Rouen, avec le célèbre Clos aux Galées, fournissaient au royaume de France des navires solides pour conquérir ou défendre les mers. Guillaume le Conquérant lui-même traversa la Manche à bord de la Mora — un navire dont une réplique impressionnante se construit aujourd'hui à Honfleur, chantier ouvert au public.

La spécificité de l'artisanat naval normand

Les charpentiers de marine ont toujours su choisir les essences de bois courbes naturellement offertes par les forêts normandes pour épouser les formes des coques. Ils maîtrisent des techniques ancestrales comme la construction à clin, où les planches se chevauchent comme des écailles, offrant une robustesse exceptionnelle face aux vagues de la Manche.

Youyous, mouettes, crevettiers ou bisquines : ces bateaux étaient conçus pour la pêche côtière, le cabotage ou le pilotage, alliant légèreté et solidité dans un équilibre parfait.

Techniques de construction traditionnelles

La construction à clin est caractéristique des petits bateaux d'échouage de la côte, comme les doris et les picoteux : le chevauchement des planches de la coque offre solidité et flexibilité, idéales pour les embarcations tirées sur les grèves. Cette pratique subsiste dans le Calvados et partage des similitudes avec les traditions scandinaves et britanniques.

La construction à franc-bord (ou « à carvelle ») était privilégiée pour les navires de haute mer. Spécificité notable : l'adoption précoce, dès le XVIIe siècle, de la poupe ronde « à l'anglaise » par les navires honfleurais — une forme qui améliorait l'hydrodynamisme et la résistance aux vagues, au prix de pièces de charpente à double courbure plus complexes.

Chantiers navals emblématiques

Le Chantier Naval Bernard, à Saint-Vaast-la-Hougue, idéalement placé à l'entrée du port, est spécialisé dans la restauration et la construction de bateaux en bois : voiliers traditionnels, bisquines et unités de pêche.

À Cherbourg, dominée par Naval Group et les Constructions Mécaniques de Normandie (CMN), l'histoire navale reste ancrée : les CMN, fondées par Félix Amiot, ont lancé des voiliers de course mythiques comme le Paul Ricard dans les années 70. Honfleur (avec le chantier de La Mora), Dieppe et l'association Bateaux de Normandie à Caen complètent ce tissu naval vivant.

Patrimoine immatériel et savoir-faire

L'art de la charpenterie de marine dans le nord de la France, incluant la Normandie, est inscrit depuis 2024 à l'Inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Ce savoir-faire englobe la conception architecturale, le choix des essences et les techniques d'assemblage transmises de génération en génération.

Aujourd'hui, la région concentre un tissu riche d'entreprises alliant tradition et modernité, de la restauration de vieux gréements à la conception de yachts de luxe et de navires militaires de pointe.

Le supplément d'âme Explorissima

Personnalités marquantes — la Mora et Guillaume le Conquérant : en 1066, Mathilde de Flandre offrit à son mari ce magnifique navire, qui devint son vaisseau amiral pour traverser la Manche et remporter Hastings.

Art & artisanat — la bisquine qui a défié le temps : à Granville, une bisquine du début du XXe siècle a été retrouvée presque intacte après des décennies d'abandon ; son incroyable résistance venait d'un bois sélectionné à l'époque « à l'oreille » — on frappait les planches pour écouter leur sonorité et deviner leur solidité.

Histoire — le Clos aux Galées de Rouen : au XIIIe siècle, Philippe le Bel y créa le premier arsenal naval royal de France. Et aux Ateliers et Chantiers du Havre, les traceurs de coques formaient une véritable « aristocratie ouvrière » : leur fierté ultime était de juger si un navire avait une « bonne gueule » et d'en corriger les lignes avant même sa construction.

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